L’explosion des dépenses en IA des géants du cloud : une course folle ou une préparation stratégique ?
L’explosion des dépenses en intelligence artificielle (IA) par les géants du cloud — Amazon, Microsoft et Google (les « AMG ») — a provoqué une vive volatilité sur les marchés, alimentant des inquiétudes sur la rentabilité à court terme. Pour mieux comprendre la trajectoire à long terme de ces investissements massifs, Bernard Golden, CEO de Navica, propose un cadre analytique en trois scénarios : K, G et B, inspiré de la logique du film Jaws. Le scénario K (« Keeping Up With the Joneses ») décrit une course aux armements technologiques où les AMG s’investissent sans relâche pour ne pas être dépassés. Cette course, motivée par la peur d’un déclin stratégique — comme celui de Sears — est perçue par certains comme une folie financière, tandis que d’autres y voient une réponse nécessaire face à une menace existentielle. Le scénario G (« Goldilocks ») suppose un équilibre parfait : les dépenses en capital (capex) s’ajustent précisément à la demande réelle, soutenue par des données en temps réel, des contrats à long terme et des négociations en cours avec les entreprises. D’après cette vision, la hausse du capex reflète une confiance solide dans une croissance durable et une bonne capacité de monétisation. Enfin, le scénario B (« Boat ») évoque le moment du film Jaws où le chef de la police réalise que le requin est énorme : « Vous allez avoir besoin d’un plus grand bateau. » Ici, la demande d’infrastructure IA est si forte que tout nouvel investissement est immédiatement absorbé. Le vrai problème n’est pas de trop dépenser, mais de ne pas pouvoir dépenser assez, freiné par des contraintes de puissance, de puces, de serveurs et d’espaces data centers. La difficulté à saisir l’échelle de ces entreprises explique en partie les débats. AWS, par exemple, génère près de 142 milliards de dollars de revenus annuels, avec une croissance de 24 %, soit plus de 34 milliards de dollars de croissance prévue en un an. Azure et Google Cloud, bien qu’au second et troisième rang, sont aussi des géants, soutenus par des ressources financières colossales. Derrière cette croissance, se cache une transformation économique majeure : le passage massif du monde analogique au numérique, un mouvement en cours depuis des décennies, dont l’IA n’est que la dernière étape. Contrairement à 2022, où les AMG avaient freiné leurs dépenses pour rassurer les marchés, cette année ils ont choisi de les accélérer sans compromis. Ce choix, pris par des dirigeants dont la rémunération est fortement liée aux actions, est significatif. Il suggère une conviction profonde, basée sur des données internes que les investisseurs ne voient pas. Peut-être que, comme dans Jaws, le vrai risque n’est pas de dépenser trop, mais de ne pas être suffisamment préparé face à une demande inédite. En résumé, les dépenses massives en IA ne sont pas une folie, mais une réponse stratégique à une transformation structurelle. Les AMG agissent en connaissance de cause, et leur détermination à investir, malgré les tensions boursières, témoigne d’une vision à long terme. Bernard Golden, expert en cloud et logiciels open source, est CEO de Navica, une firme de conseil et d’analyse technologique basée à Silicon Valley. Son analyse repose sur une expérience terrain dans des projets cloud majeurs chez VMware et Capital One.
