L’ère de l’IA redonne du poids aux lettres : les anglicistes, nouveaux acteurs de la transformation numérique
Les étudiants en lettres, longtemps décriés pour l’utilité supposée limitée de leur formation, connaissent aujourd’hui une renaissance inattendue sur le marché du travail, portée par l’essor de l’intelligence artificielle. À l’Université du Colorado à Boulder, des cours transdisciplinaires mêlant mathématiques appliquées et études humanistes, comme Inclusive Interdisciplinary Data Science for All, attirent des étudiants en sciences qui cherchent à comprendre les enjeux éthiques de l’IA, tandis que les étudiants en lettres explorent la nature du texte, de l’écriture et de l’identité dans un monde dominé par les algorithmes. Cette réorientation a contribué à une hausse de 9 % du nombre d’étudiants en lettres depuis 2021, après une période de déclin marqué. Selon John-Michael Rivera, doyen des arts et humanités, les étudiants recherchent désormais des réponses aux questions fondamentales — « pourquoi ? » — que les humanités sont particulièrement bien placées pour aborder. À Southwest Minnesota State University, Jessie Hennen observe une croissance significative de son programme de littérature et d’écriture créative. Ses étudiants, souvent adultes ou transférés, sont motivés par une volonté de préserver l’art et la subjectivité face à l’automatisation. À Rice University, l’inscription aux cours de lettres progresse, et le nombre de professeurs en écriture créative a presque doublé. Des exercices pédagogiques, comme comparer un texte rédigé par un étudiant à une version générée par un modèle linguistique, aident les étudiants à réfléchir à leur originalité, à leur voix et à leur capacité d’interprétation critique — des compétences que l’IA ne peut imiter. Malgré ces signes encourageants, le marché de l’emploi reste difficile. Selon une analyse du Bureau du recensement, les diplômés des lettres et arts ont un taux de chômage plus élevé que leurs pairs dans d’autres disciplines, même si ce taux reste inférieur à celui de la crise de 2008. Joe Kramer, diplômé en lettres de 2020, témoigne d’un environnement professionnel où l’automatisation réduit les besoins en main-d’œuvre, même pour des métiers proches des humanités. Pourtant, des entreprises comme Anthropic, cofondée par Daniela Amodei, une ancienne étudiante en littérature, recherchent activement des talents capables de communiquer, de réfléchir philosophiquement et de comprendre les nuances humaines. Des recruteurs comme Bryan Ackermann (Korn Ferry) et Giancarlo Hirsch (Glocomms) notent une ouverture croissante envers les diplômés des humanités, notamment dans les startups et les entreprises technologiques qui intègrent des outils d’IA. Le « retour des humanités » n’est pas encore généralisé, mais il s’inscrit dans une tendance : les entreprises reconnaissent que l’IA peut générer du contenu, mais que la différenciation vient de la créativité, de la subjectivité et de la capacité à comprendre le contexte humain. La rédactrice Daniella LaGaccia souligne que si tous utilisent les mêmes outils, c’est le sens, l’originalité et l’intention humaine qui font la différence. En somme, si le marché du travail reste tendu, les étudiants en lettres ne sont plus seulement des « survivants » d’une discipline en déclin, mais des acteurs clés dans une ère où la valeur humaine est plus que jamais au cœur des enjeux technologiques.
