AI au cinéma : une révolution pour les indépendants, mais au prix de la collaboration ?
Brad Tangonan, réalisateur indépendant philippin, a créé Murmuray, un court métrage poétique et onirique, entièrement à l’aide d’outils d’intelligence artificielle, dans le cadre du programme Google Flow Sessions. Ce projet, présenté à Soho House à New York, illustre la capacité des outils comme Gemini, Nano Banana Pro et Veo à transformer des idées complexes en récits visuels riches, tout en respectant une esthétique personnelle. Tangonan a conçu le scénario et préparé une liste d’images de référence avant de les alimenter dans l’IA pour générer des plans fidèles à son style, notamment la scène emblématique où un homme tombe dans un monde surnaturel après avoir été frappé par une branche. Ce processus, loin d’être automatique, a exigé une direction artistique rigoureuse. D’autres réalisateurs du programme, comme Hal Watmough avec You’ve Been Here Before ou Tabitha Swanson avec The Antidote to Fear is Curiosity, ont également exploité l’IA pour des expérimentations visuelles et philosophiques, démontrant que les outils ne produisent pas nécessairement du « contenu médiocre ». Keenan MacWilliam, elle, a utilisé l’IA pour animer des scans de plantes et de poissons dans Mimesis, un méditation fictive à la fois humoristique et hypnotique, en s’appuyant exclusivement sur ses propres archives photographiques et son univers créatif. Elle a choisi de ne pas remplacer les collaborateurs humains, mais d’utiliser l’IA comme extension de sa vision, non comme substitut. Malgré ces réussites, la montée en puissance de l’IA suscite des tensions profondes dans le monde du cinéma. Des figures emblématiques comme Guillermo del Toro, James Cameron ou Werner Herzog dénoncent l’absence de « âme » dans les œuvres générées par IA, les qualifiant de moyennes, impersonnelles, voire effrayantes. Pourtant, les réalisateurs indépendants insistent sur le fait que l’IA n’est qu’un outil, dont la valeur dépend du créateur. « Si vous avez une voix, un style, une intention, l’IA ne vous remplacera pas », affirme Tangonan. Le vrai danger, selon eux, n’est pas l’outil lui-même, mais la pression des studios à privilégier la rapidité, la réduction des coûts et la standardisation au détriment de la collaboration et de la qualité. L’efficacité de l’IA menace de transformer le cinéma en un processus solitaire, où le réalisateur devient à la fois scénariste, directeur artistique, monteur, et même costumier. Cela érode l’essence même du travail collectif, qui donne profondeur et diversité aux récits. De plus, des questions éthiques et environnementales émergent : les modèles d’IA sont souvent entraînés sur des contenus protégés sans autorisation, et la génération vidéo consomme énormément d’énergie. Le risque est que, si les artistes ne définissent pas les limites éthiques de leur usage, ce seront les studios, motivés par le profit, qui le feront à leur place. Les réalisateurs interrogés insistent sur l’importance de la transparence, de la responsabilité et du dialogue. « L’IA n’est pas neutre », souligne MacWilliam. Elle appelle à des débats ouverts sur l’usage des outils, plutôt qu’à une résistance aveugle. Pour Watmough, l’engagement est crucial : « Si nous ne parlons pas de l’IA, elle deviendra quelque chose que nous ne reconnaissons plus. » En somme, l’IA n’est pas la fin de la créativité, mais un nouveau chapitre de la création. Son impact dépendra de ceux qui l’adoptent — pas pour remplacer les humains, mais pour amplifier leurs voix, tout en préservant l’humain au cœur du processus artistique.
