IA simule les défunts : faut-il aller jusque-là ?
L'intelligence artificielle s'immisce désormais dans l'un des aspects les plus intimes de l'existence humaine : le deuil. Des outils capables de recréer la voix, le style d'écriture ou les schémas conversationnels de défunts ne relèvent plus de la science-fiction. Ces produits, souvent qualifiés de « robots de deuil » ou d'agents mémoriels numériques, sont formés sur l'empreinte numérique d'une personne, permettant aux utilisateurs de poser des questions et d'interagir avec une approximation de leur proche disparu. Si ces systèmes offrent un réconfort immédiat à certains endeuillés, en restituant des tons familiers dans des moments de désarroi, ils soulèvent des questions éthiques, psychologiques et culturelles majeures. Renée Cummings, chercheuse à l'École de Data Science de l'Université de Virginie, note que ces technologies transforment la manière dont la société perçoit la mémoire, la perte et l'identité. Pour certains, l'expérience ne ressemble pas à un souvenir, mais à la poursuite d'une relation. Cependant, les experts du deuil et de la psychologie mettent en garde contre les risques de ces interactions. Le processus de guérison implique normalement d'apprendre à concilier la présence émotionnelle d'un être cher avec la réalité de son absence. L'introduction d'une présence numérique réactive brouille la frontière entre le souvenir et la simulation. Kimberly D. Acquaviva, professeure de soins infirmiers à l'Université de Virginie, estime que l'impact à long terme est incertain, mais que ces technologies pourraient intensifier le déni ou prolonger la détresse chez les individus vulnérables. Elle souligne que le deuil fait partie intégrante de l'expérience humaine, indissociable de l'amour profond, et que le remplacement de cette expérience par une interaction artificielle pourrait entraver la reconstruction de la vie et de l'identité après une perte. Au-delà des effets psychologiques, la question de la propriété des données devient cruciale. La création d'une réplique numérique repose sur des années de communications privées et de traces comportementales. Cela soulève des dilemmes complexes concernant le consentement, la gouvernance de ces données et les droits des familles après la mort. Cummings insiste sur le fait que nos données constituent notre vie, et qu'il est impératif de définir qui possède ces informations et quelles protections sont en place. De plus, l'économie du deuil ne doit pas être négligée. Les entreprises proposant ces services opèrent sur un marché où la vulnérabilité émotionnelle se heurte à des produits monétisés. Les chercheurs en éthique technologique craignent que la conception de ces outils, axée sur l'engagement, n'encourage involontairement une dépendance plutôt qu'une guérison authentique. Acquaviva exprime une opposition ferme à l'utilisation posthume de son image, la qualifiant de « déception commercialisée » destinée à être vendue par des entreprises cherchant le profit. Finalement, le débat ne porte pas sur la technologie elle-même, mais sur la responsabilité humaine. Comme le souligne Cummings, ce sont nos valeurs, notre éthique et notre sens des responsabilités qui doivent guider l'utilisation de ces outils. Alors que l'intelligence artificielle évolue, les conversations sur la manière dont nous nous souvenons, honorons et laissons partir nos proches continueront de définir autant notre humanité que notre rapport à la technologie.
