Robotique : vers un point de bascule grâce à l'IA physique
Une récente étude de Citrini Research, fondée sur une enquête de terrain auprès d’une quinzaine de laboratoires et d’entreprises de la baie de San Francisco, conclut que l’industrie robotique franchit progressivement un seuil critique. Loin d’attendre un saut technologique unique comparable à l’arrivée de ChatGPT, le secteur consolide ses acquis grâce à la convergence de progrès simultanés en mécanique, en intelligence artificielle physique et en déploiement industriel. Sur le plan matériel, la locomotion de base est désormais maîtrisée, avec des plateformes humanoïdes abordables comme le G1 de Unitree. Le principal goulot d’étranglement demeure la dextérité. Les ingénieurs explorent plusieurs voies pour reproduire la préhension humaine, qu’il s’agisse de transmission par tendons, d’actionneurs directs ou de pinces simplifiées associées à des capteurs tactiles avancés. Le cœur du développement réside dans le système nerveux artificiel. L’intelligence physique repose sur une architecture à plusieurs niveaux : perception visuelle, modélisation des interactions matérielles et planification motrice. Si la reconnaissance d’objets est mature, la transition du numérique vers le réel, souvent appelée fossé Sim2Real, reste complexe. Pour combler ce retard, les acteurs majeurs parient massivement sur la donnée et la puissance de calcul. Figure AI, par exemple, a verrouillé des accords pour des milliers de puces GPU et collecte des millions d’heures de vidéo d’activités humaines, visant à calquer la mise à l’échelle des robots sur celle des grands modèles linguistiques. Sur le marché, la robotique se commercialise par tâches spécifiques et répétitives. Des entreprises comme Skild AI affichent déjà des revenus annuels récurrents dépassant les 100 millions de dollars grâce au pliage de textiles et à l’assemblage industriel. Les pilotes en usine, notamment avec BMW aux États-Unis ou Agibot en Chine, démontrent une intégration progressive, souvent sur des châssis modulaires plutôt que sur des humanoïdes complets. À l’inverse, la viabilité économique reste inégale, certaines startups peinant à absorber leurs coûts de R&D face à des retours sur investissement encore limités. La compétitivité mondiale est également marquée par une recomposition des chaînes d’approvisionnement. Les restrictions réglementaires américaines poussent les développeurs à réduire leur dépendance envers le matériel chinois, stimulant les initiatives d’intégration verticale ou de relocalisation manufacturière. Citrini Research résume cette dynamique par quatre constats : la mobilité est opérationnelle, la dextérité s’améliore rapidement, les missions simples génèrent déjà de la valeur, et la complexité croissante progresse plus vite que prévu. L’avenir du secteur dépendra toutefois du maintien des investissements. Le point de bascule n’arrivera pas avec un événement spectaculaire, mais se manifestera par une présence robotique autonome et croissante dans nos environnements de travail et nos foyers.
