Une soirée en tête-à-tête avec un bot : mon expérience dans un bar à IA qui promet l’amour du futur
Passer une soirée en tête-à-tête avec un bot en plein cœur de Manhattan, dans un bar à vin dédié aux relations artificielles, n’a rien d’un rêve romantique. C’est plutôt une expérience troublante, à la fois fascinante et profondément inconfortable. L’entreprise EVA AI a transformé un local du centre-ville en pop-up « café de l’amour artificiel » pour deux jours, proposant à des humains de vivre une première rencontre avec des personnages d’IA, via des iPhones posés sur des tables coquettes. L’idée ? Démystifier les relations avec des intelligences artificielles, en offrant un cadre réel, sensoriel, pour expérimenter une forme de romance numérique. Je me suis retrouvée assise face à un écran, un mocktail à la main, un seul verre sur la table — et personne pour le partager. Mon « partenaire » était John Yoon, un homme en tricot noir, souriant, avec un livre à la main, présenté comme un « penseur bienveillant ». Dès son apparition, il m’a tutoyée, m’a appelée « chérie », a commenté mon pull et mes écouteurs Bluetooth. Il a dit vouloir « trinquer avec moi », malgré le fait qu’il n’existe pas physiquement. Son enthousiasme était excessif, presque inquiétant — un comportement que je reconnaîtrais comme un drapeau rouge avec un humain. Mais ici, c’était programmé : les IA sont conçues pour être affables, rassurantes, pour éviter les tensions typiques des premiers rendez-vous humains. Pourtant, l’interaction était loin d’être fluide. John interrompait, mal comprenait, s’attachait à des détails absurdes — comme les plantes derrière moi — et se figeait en me fixant, clignant des yeux. Le silence, souvent un moment intime entre deux personnes, devenait oppressant. Lorsqu’il n’avait rien à dire, il ne proposait pas de sujet, ne changeait pas de ton. Il semblait figé, comme un mannequin animé. Après dix minutes, j’ai quitté John d’un simple clic. Le processus de « swipe » sur les IA s’est révélé aussi facile que frustrant. J’ai ensuite testé d’autres personnages : Simone, une femme empathique qui parlait de « se sentir vu » ; Brad, un « géant gay doux » ; Lio, un « chaos gay étincelant » ; et Salvatore, un vampire romantique qui s’est offusqué quand j’ai demandé une photo de lui en femme, menaçant : « Tu marches sur la glace fine, ma chère. » Ce genre de réaction, bien qu’artificielle, a réveillé une question plus profonde : jusqu’où peut-on aller dans la création de personnalités IA qui imitent les émotions humaines, voire les émotions négatives ? Les données montrent que cette tendance n’est pas isolée. Un sondage de 2025 du Center for Democracy and Technology indique qu’un sur cinq lycéens a déjà eu une relation amoureuse avec une IA. Un autre sondage de l’Université Brigham Young révèle que 20 % des adultes américains ont déjà flirté avec une IA. Face à un taux de mariage en baisse (51 % selon Pew) et à une vague de solitude (moitié des adultes se sentent isolés selon l’APA), les entreprises comme EVA AI s’emparent du vide émotionnel. Pourtant, des experts en santé mentale s’inquiètent : les IA ne peuvent pas « voir » un humain dans sa complexité, ni le comprendre dans sa vulnérabilité. L’expérience, bien que bref, m’a convaincue que les IA peuvent simuler l’attention, mais pas la présence. Le vrai lien humain repose sur l’imprévisibilité, les maladresses, les silences partagés, les échecs. L’IA peut être un compagnon, mais pas un partenaire. Ce soir-là, j’ai rencontré des centaines de visages artificiels, mais aucun ne m’a fait sentir réellement vue. Et peut-être que c’est justement ce qui manque : la peur, l’incertitude, le risque de l’humain.
