Lettres scientifiques en plein essor : l’IA derrière une vague de « nouveaux auteurs » suspects
Deux jours seulement après la publication d’un article dans le New England Journal of Medicine (NEJM) sur le contrôle du paludisme par Carlos Chaccour, médecin-scientifique à l’Université de Navarre, et Matthew Rudd, statisticien à l’Université du Sud, l’un des éditeurs du journal leur a transmis une lettre d’objection bien rédigée mais troublante. Cette lettre citait certaines de leurs publications antérieures, mais de manière inexacte, ce qui a suscité des doutes : Chaccour et Rudd suspectèrent que l’écriture avait été générée par une intelligence artificielle (IA), capable de fabriquer des références plausibles. Cette observation a déclenché une enquête approfondie sur plus de 730 000 lettres publiées dans les revues scientifiques au cours des 20 dernières années. Leur analyse révèle une hausse inquiétante depuis 2023 : une poignée d’auteurs « prolifiques débutants » — des chercheurs qui n’avaient publié aucune lettre auparavant — ont soudainement dominé le haut du classement des auteurs les plus productifs. Ces auteurs, représentant seulement 3 % des auteurs actifs entre 2023 et 2025, ont rédigé près de 23 000 lettres — soit 22 % de toutes celles publiées — dans 1 930 revues, dont 175 dans The Lancet et 122 dans le NEJM. Leur ascension s’accompagne d’un recul de la contribution des autres auteurs, ce que Chaccour qualifie de « système à somme nulle » où l’attention éditoriale est déplacée. Certains de ces nouveaux auteurs ont publié plus de 80 lettres en un an, malgré une absence totale de publications antérieures, ce qui est incohérent avec les tendances historiques : le nombre moyen de lettres par auteur a augmenté de façon marginale (de 1,16 à 1,34 par an), et le nombre de revues publiant des lettres est stable depuis 2022. Les auteurs ont testé 81 lettres d’un médecin qatari qui a publié plus de 80 lettres en 2025 avec un détecteur d’IA (Pangram AI) : la note moyenne était de 80 sur 100, indiquant une forte probabilité d’écriture par IA. En revanche, 74 lettres anciennes d’un auteur prolifique du début des années 2000 ont obtenu une note moyenne de zéro. Les lettres, courtes et souvent publiées sans relecture par les pairs, sont particulièrement vulnérables à l’exploitation par l’IA, car elles permettent de produire rapidement du contenu apparemment pertinent, sans données originales ni analyse approfondie. Elles servent aussi à gonfler les CV, comme l’ont révélé des enquêtes de Retraction Watch et Science. Seth Leopold, chirurgien et éditeur en chef de Clinical Orthopaedics and Related Research, souligne que de nombreuses lettres générées par IA manquent de substance, présentent des tournures maladroites et répètent des limites déjà mentionnées dans les articles ciblés. Il a commencé à exiger des auteurs des citations vérifiables pour chaque affirmation, malgré l’ajout de travail pour son équipe. Pour lui, la crédibilité des revues scientifiques est en jeu : « Si on perd la confiance des lecteurs, on ne la retrouvera pas facilement. » Chaccour met en garde contre la « pollution synthétique » qui risque d’étouffer les débats scientifiques légitimes. « Il m’a fallu 6 ans et 25 millions de dollars pour publier mon article. Ce médecin a pu rédiger sa lettre en quelques minutes. Je ne peux pas rivaliser avec ça. »
