Algorithmes IA : risque de biais contre les immigrants
L’intégration croissante de l’intelligence artificielle dans les processus de recrutement au Canada soulève des interrogations sur son impact envers les immigrants qualifiés. Alors que le gouvernement fédéral développe sa stratégie IA pour stimuler la productivité, l’adoption d’outils algorithmiques en gestion des talents a doublé au cours de l’année dernière selon Statistique Canada. Parallèlement, les immigrants constituent les quatre cinquièmes de la croissance de la main-d’œuvre canadienne entre 2016 et 2021. Cette convergence stratégique présente des risques si elle n’est pas encadrée. Les logiciels de suivi des candidatures et les plateformes de filtrage automatisé interviennent désormais en amont de l’examen humain. Des recherches menées par l’initiative Bridging Divides de l’Université Metropolitan de Toronto montrent que ces systèmes fonctionnent comme des boîtes noires. Ils s’entraînent fréquemment sur des données historiques qui reproduisent des schémas de recrutement traditionnels, favorisant certaines compétences ou l’expérience acquise localement au détriment des parcours internationaux. Les effets sur l’intégration professionnelle sont mesurables. Près d’un tiers des nouveaux immigrants détenteurs d’un diplôme postsecondaire travaillent dans un emploi inférieur à leur qualification, contre moins d’un cinquième des travailleurs nés au Canada. Les retours de candidats illustrent une opacité croissante : les profils éligibles sont systématiquement rejetés sans justification, souvent parce que leur dossier ne correspond pas aux paramètres du filtre algorithmique. Pour contourner ce blocage, plusieurs apprennent à optimiser leurs CV pour les machines plutôt que pour les recruteurs, ce qui prolonge l’incertitude et ralentit l’accès à l’emploi. Les spécialistes rappellent que l’IA n’est pas inherently discriminatoire et peut améliorer l’efficacité du tri si elle est déployée avec rigueur. Le problème réside dans le déficit de transparence, d’explicabilité et de responsabilité de ces outils. L’OCDE a d’ailleurs souligné en 2023 que les systèmes décisionnels automatisés en emploi accentuent les inégalités existantes, particulièrement pour les populations déjà fragilisées par le marché du travail. La politique canadienne d’immigration sélectionne méticuleusement les étrangers, mais la phase suivante, celle de la validation algorithmique des compétences, reste largement non régulée. Faire en sorte que l’IA et l’immigration se renforcent plutôt qu’elles ne s’opposent exigera des standards d’audit technique, une meilleure traçabilité des critères de filtrage et une collaboration accrue entre le secteur public, les recruteurs et la communauté technique. À mesure que les algorithmes deviennent des gatekeepers invisibles des carrières, la gouvernance de cette interface déterminera en grande partie la capacité du Canada à tirer pleinement parti de ses talents étrangers.
