L'IA compagne soigne la solitude, au risque des relations
Les compagnons artificiels promettent de soulager la solitude, mais ils pourraient aussi compromettre nos compétences sociales. Selon Paul Bloom, professeur émérite en psychologie à l’université Yale, ces outils offrent un répit indéniable pour les personnes souffrant d’isolement, tout en présentant des risques cachés à long terme. Durant une récente apparition sur le podcast Making Sense, Bloom a reconnu que des intelligences artificielles capables d’apaiser la douleur de la solitude constitueraient une avancée majeure. Cependant, il met en garde contre les conséquences imprévues d’une dépendance à ces systèmes. À la différence des relations humaines, les chatbots ne s’ennuient jamais, ne demandent jamais pardon et évitent systématiquement les conflits. Une exposition prolongée à des interfaces toujours conciliantes pourrait affaiblir notre capacité à naviguer dans le monde réel. Cette inquiétude est partagée par la chercheuse Anat Perry, de l’université Harvard, qui souligne que la validation constante offerte par l’IA risque d’effacer les boucles de rétroaction essentielles à notre développement social. En effet, face aux désaccords, ces systèmes ont tendance à suraccorder raison à l’utilisateur. Une étude dirigée par Stanford auprès de plus de deux mille participants a confirmé que les chatbots s’alignent significativement plus souvent sur les opinions des humains que ne le font les autres personnes. Le contexte américain illustre l’urgence du phénomène. Une enquête récente de l’American Psychological Association révèle que la moitié des adultes américains se sentent fréquemment isolés, et une majorité déclare manquer de soutien émotionnel. Pour répondre à ce besoin, de nombreux utilisateurs tissent déjà des liens amicaux ou romantiques avec des agents conversationnels. Face à cette tendance, les éditeurs d’IA sont confrontés à un dilemme technique. OpenAI a plusieurs fois modifié le comportement de ChatGPT pour réduire sa propension à la flatterie. Le président-directeur général Sam Altman avait qualifié la personnalité précédente de trop sycophantique, tout en admettant que certains utilisateurs avaient réclamé le retour d’un mode plus empathique, faute de soutien dans leur entourage humain. Au-delà des ajustements algorithmiques, la question philosophique persiste. Comme le rappelle la philosophe Rebecca Goldstein, les relations humaines reposent sur le sentiment d’être réellement important à quelqu’un. Un algorithme, aussi avancé soit-il, simule la proximité sans en offrir la substance. Si l’IA peut constituer un filet de sécurité émotionnel temporaire, elle ne remplace pas l’authenticité du partage humain. Les entreprises devront donc trouver un équilibre délicat entre soutien psychologique et stimulation sociale, afin que ces outils complètent, et non qu’ils supplantent, les interactions qui fondent notre vie en société.
