IA et droit de l'emploi : biais et responsabilité
Dans un entretien consacré à la régulation de l’intelligence artificielle, Ifeoma Ajunwa, professeure de droit à Emory Law School et chercheuse associée au Berkman Klein Center de Harvard, estime que les systèmes d’IA soulèvent des questions encore sans réponse claire. Qui est responsable des décisions prises par des agents autonomes, comment protéger les candidats à l’emploi contre les biais algorithmiques et que devient la procédure équitable face aux boîtes noires, dont le fonctionnement interne est difficile à comprendre ? Elle décrit trois grandes vagues de réflexion juridique. La première, centrée sur l’opacité, a notamment été portée par des travaux critiquant le rôle de l’IA dans la finance et l’accès au crédit. La deuxième a déplacé le débat vers la responsabilité, en demandant comment appliquer les lois existantes lorsque l’IA sert d’intermédiaire dans le logement, le recrutement ou d’autres décisions sensibles. La troisième, actuellement dominante, porte moins sur la seule réparation des préjudices que sur la conception et l’usage de l’IA : quels cas d’utilisation autoriser, quelles règles imposer, comment garantir que les systèmes fonctionnent comme prévu. Ajunwa plaide pour une régulation anticipée, plutôt que pour une justice qui n’interviendrait qu’après un dommage. Selon elle, le droit américain est trop centré sur l’action en responsabilité après coup, tandis que les besoins en gouvernance sont déjà là. Elle insiste également sur la formation, afin que les étudiants comprennent les enjeux sociaux, éthiques et juridiques de ces technologies. Elle appelle enfin à des normes industrielles conçues avec la société, et non uniquement pour le profit. Ses travaux sur le droit du travail, notamment dans «The Quantified Worker», portent sur la transformation du contrat d’emploi. Elle rappelle que le travail est traditionnellement échangé contre un salaire, alors que l’IA et les systèmes de collecte de données demandent désormais aux salariés de céder des informations personnelles, sans contrepartie claire. S’appuyant sur une philosophie juridique attentive aux personnes les plus vulnérables, elle interroge la capacité du droit à empêcher que les nouvelles technologies n’aggravent les inégalités. Cette inquiétude conduit à l’idée de personnes sacrifiées au nom de l’innovation. Ajunwa renvoie au slogan des débuts de la Silicon Valley, «bouger vite et casser des choses», pour rappeler que les choses brisées peuvent être des vies humaines. Elle souligne que les études montrant l’impact disproportionné de l’IA sur les femmes et les minorités, notamment les travailleurs afro-américains, rendent cette question urgente. Le procès Mobley v. Workday, dans lequel un homme afro-américain conteste des pratiques de recrutement fondées sur l’IA et demande une action collective, illustre ce débat. Pour elle, certains sacrifices ne doivent jamais être acceptés, même s’ils semblent partagés par un groupe entier. Face à ces enjeux, la juriste met en garde contre la transformation de la régulation de l’IA en affrontement partisan. Elle rappelle que, face à de nombreux incidents de sécurité et de fuites de données, la gouvernance de l’IA devient un besoin existentiel. Elle insiste sur le rôle que peuvent jouer les universités, à condition qu’elles restent des espaces de débat pluraliste et de réflexion morale, là où la société peut encore chercher des compromis.
