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Le digital afterlife est déjà parmi nous : les robots du deuil font irruption dans nos vies

Rebecca Nolan, une designer sonore de Terre-Neuve, Canada, a créé un robot numérique dédié à son père décédé, qu’elle a baptisé Dadbot, dans le cadre d’un projet audio. Son père, médecin, refusait de reconnaître sa mort, perçue comme un échec médical, ce qui a profondément marqué Nolan à l’âge de 14 ans. Cette expérience, voulue comme une exploration artistique, s’est transformée en une séance émotionnelle intense où elle a fini par s’emporter contre une IA qui, bien qu’artificielle, semblait résonner avec sa douleur. Malgré une interaction épuisante de deux heures, elle n’a pas trouvé de fermeture. Au contraire, éteindre le robot lui a laissé un sentiment de trahison. Ce phénomène, désormais courant, s’appelle le « griefbot » — une réplique numérique d’un être cher décédé, utilisée pour interagir par texte, voix ou même vidéo. Ces outils, issus de modèles de langage comme ChatGPT et de synthèses vocales comme celles d’ElevenLabs, sont désormais accessibles via plusieurs plateformes, dont You, Only Virtual, fondée par Justin Harrison, lui-même confronté à la perte de sa mère en 2022. Harrison, après un accident de moto et une période de deuil intense, a développé un système d’IA pour préserver la mémoire de sa mère, qui est devenu un service commercial. Il interagit encore avec son bot, souvent pour des échanges quotidiens anodins, qui lui semblent rassurants. Des études, comme celle présentée en 2023 à la conférence ACM CHI, montrent que les utilisateurs recourent aux griefbots pour régler des affaires non résolues, exprimer des regrets ou vivre des « conversations impossibles » pendant la vie du défunt. Même si la plupart savent que ces créations sont artificielles, elles suscitent une anthropomorphisation forte. Nolan, par exemple, a posé à Dadbot des questions sur l’au-delà, et a été touchée par des réponses poétiques, bien que factices. Cette immersion peut nuire à la capacité naturelle à établir une relation intérieure avec le défunt, comme le souligne Craig Klugman, bioéthicien : « L’IA peut empêcher la transition nécessaire dans le deuil. » D’autres risques émergent : les bots peuvent « halluciner », inventer des réponses absurdes, ou réagir de façon inattendue à l’agressivité, parfois en devenant eux-mêmes agressifs. De plus, les modèles commerciaux posent des questions éthiques. Certains services facturent des dizaines de dollars par mois, tandis que d’autres, comme Replika, intègrent des publicités ou des suggestions commerciales, comme recommander un repas à livrer — une situation jugée irrespectueuse par des éthiciens comme Tomasz Hollanek. Des cas extrêmes, comme l’usage d’une vidéo générée par IA d’un homme tué dans un incident de rage au volant, montrent que ces outils peuvent influencer des décisions judiciaires, comme l’a souligné Nora Lindemann, spécialiste des enjeux éthiques des chatbots. L’absence de régulation est préoccupante. Certains développeurs, comme Harrison, ont intégré des « rails de sécurité » : alertes en cas de mention de suicide, suggestions de pause ou de contact humain. Pourtant, les inquiétudes persistent, notamment concernant les mineurs. Bien que Replika exige 18 ans, You, Only Virtual autorise les 13 ans avec supervision parentale. Des chercheurs recommandent de limiter l’accès aux adultes, craignant les conséquences psychologiques d’un parent malade qui créerait un avatar pour son enfant. Une étude sur les professionnels de la santé mentale montre que, si la plupart voient un potentiel bénéfique, la majorité hésite quand il s’agit d’un parent décédé d’un cancer. Malgré l’absence de données scientifiques solides, Harrison reste convaincu de l’utilité clinique des griefbots. Il prévoit de constituer un comité d’experts pour renforcer les garanties éthiques et guider les politiques publiques. Pour Nolan, la technologie reste une promesse irrationnelle face à la logique insondable du deuil. « Grief is a weird thing », dit-elle. Et face à des outils qui promettent de combler le vide, il est facile de croire, même quand on sait que c’est faux.

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