L'Europe délaisse la tech US
La Commission européenne a annoncé le 3 juin son European Tech Sovereignty Package, un ensemble de propositions visant à renforcer l'autonomie numérique du continent. Henna Virkkunen, vice-présidente chargée de la souveraineté technologique, de la sécurité et de la démocratie, a souligné que la géopolitique et la technologie sont désormais indissociables. L'objectif est de placer l'Europe aux commandes de ses données, de ses chaînes d'approvisionnement et de son avenir numérique, dans une optique propre et durable. Cette démarche s'inscrit dans une tendance croissante de réduction de la dépendance technologique vis-à-vis des géants américains. Plusieurs pays européens accélèrent le remplacement de leurs systèmes d'exploitation et de leurs services cloud par des solutions européennes ou open source. En France, le Centre national de la recherche scientifique a interdit l'usage des chatbots grand public américains comme ChatGPT et Gemini, préférant leur proposer Emmy, un modèle développé par la startup française Mistral AI. Par ailleurs, de nombreuses institutions publiques remplacent progressivement la visioconférence Zoom par Visio, ainsi que Windows par Linux. En Allemagne, la dynamique est similaire. Le Land de Schleswig-Holstein remplace les outils Microsoft par des alternatives open source. À l'université de Kiel, les discussions sur la souveraineté numérique s'intensifient, notamment pour le traitement des données sensibles. La Fondation allemande de recherche a quant à elle publié des recommandations encourageant les chercheurs à privilégier des produits européens open source. Elle finance également des projets destinés à préserver des ensembles de données critiques hébergés dans des dépôts étrangers. Ces changements répondent à des préoccupations concrètes. Pierre Senellart, vice-président des infrastructures numériques de l'Université PSL à Paris, explique que la méfiance s'accroît face aux risques liés à la vie privée des données et à l'évolution du cadre académique aux États-Unis. Pour de nombreux chercheurs, il devient prudent de s'éloigner des systèmes gérés par des entreprises américaines. La transition n'en reste pas moins complexe. De nombreuses universités françaises et européennes restent fortement dépendantes des services informatiques américains, ce qui rend le remplacement progressif des outils existants un défi technique et organisationnel majeur. Malgré ces obstacles, la mobilisation s'amplifie. Les établissements universitaires multiplient les réflexions sur leur indépendance numérique, tandis que les institutions publiques et les agences de financement orientent leurs achats et leurs subventions vers des écosystèmes plus résilients et souverains. À moyen terme, ce virage pourrait redéfinir les standards technologiques du monde académique européen.
