La consolidation s’impose dans le secteur du legal tech : les géants s’emparent des startups innovantes
Le secteur de la technologie juridique entre désormais dans une phase de consolidation, marquée par une série d’acquisitions stratégiques qui redessinent la carte du marché. Harvey, géant logiciel juridique valorisé à 8 milliards de dollars, a récemment racheté Hexus, une startup spécialisée dans les outils de vente fondée par des anciens ingénieurs de Google et de Twitter (X). Parallèlement, Filevine, autre acteur majeur du secteur, a acquis Pincites, une petite startup de quatre personnes créée en 2023 par les sœurs Sona et Mariam Sulakian. Ces dernières, une avocate spécialisée en brevets et une ancienne responsable sécurité chez GitHub Copilot, ont développé un plug-in pour Microsoft Word permettant de rédiger et réviser des contrats avec l’aide de l’intelligence artificielle — une solution directement intégrée aux flux de travail juridiques, contrairement à de nombreux outils concurrents qui fonctionnent en dehors du document. Filevine, fondée en 2014 et valorisée à 3 milliards de dollars après avoir levé plus de 600 millions de dollars, gère plus de 13 millions de dossiers juridiques pour des clients comme Kroger, Goodwill ou encore les États-Unis. L’acquisition de Pincites répond à un besoin stratégique : renforcer son offre de révision contractuelle, un levier clé pour conquérir les marchés entreprise et intermédiaire. Leur solution, déjà utilisée en interne par l’équipe juridique de Filevine, devrait être intégrée à la plateforme pour offrir une « fenêtre unique » où rédiger, modifier, contextualiser et facturer sont regroupés. Pour les sœurs Sulakian, le rachat n’était pas une nécessité financière, mais une décision de croissance accélérée. Malgré un intérêt de plusieurs investisseurs et des term sheets en cours, elles ont choisi Filevine non pas par désespoir, mais parce que la maturité du marché pousse les équipes à privilégier la distribution. « Nous avions plus d’idées que de capacité à les exécuter », expliquent-elles. Le rachat offre un accès immédiat à une base client internationale et à une infrastructure technique robuste. Ce mouvement s’inscrit dans une tendance plus large : après une phase d’expérimentation avec des outils spécialisés et fragmentés, les cabinets et services juridiques cherchent désormais à simplifier leurs écosystèmes. La surcharge d’applications coûteuse et difficile à gérer pousse les équipes à privilégier des plateformes intégrées. « Les gagnants seront les plateformes intégrées aux workflows quotidiens et liées aux résultats », affirme Omar Haroun, cofondateur d’Eudia. Ce phénomène rappelle l’évolution du marché mobile, où Facebook, Google ou Apple ont absorbé des startups comme Instagram, WhatsApp ou Waze pour éliminer la fragmentation. En 2023, plus de 4 milliards de dollars ont été investis dans la tech juridique, presque le double de l’année précédente. Un tiers de ces fonds a été concentré sur trois entreprises : Harvey, Filevine et Clio, qui a racheté vLex pour 1 milliard de dollars. Cette concentration de capital accroît la pression sur les acteurs : les géants doivent investir pour rester compétitifs, tandis que les startups doivent prouver leur valeur avant que la fenêtre d’acquisition ne se referme. Pour de nombreux entrepreneurs, vendre devient alors la stratégie la plus logique.
