IA : le piège des licenciements auto-destructeurs
Des économistes de l'Université de Pennsylvanie (Wharton) et du Forum économique mondial alertent sur les risques systémiques d'une automatisation massive par l'intelligence artificielle. Selon une étude publiée par Gerry Tsoukalas et Brett Falk, les entreprises pourraient s'enfermer dans un piège économique : en remplaçant leurs effectifs par des machines, elles érodent in fine le pouvoir d'achat des consommateurs, privant ainsi l'ensemble du marché de sa capacité d'absorption. Cette dynamique s'explique par un dilemme de concurrence. Une seule firme peut constater que des licenciements massifs réduisent les ventes, mais sur un marché ouvert, le refus d'automatiser constitue un désavantage stratégique majeur. Adopter l'IA devient donc une stratégie dominante pour chaque acteur, quel que soit le comportement des concurrents. Répétée à l'échelle globale, cette course à l'efficience menace de générer une contraction économique générale, où les entreprises n'ont plus de clients pour acheter leurs produits. Le Forum économique mondial rejoint ces analyses dans un rapport de juillet. Il observe que les programmes classiques de reconversion peinent à suivre le rythme des mutations technologiques. L'évolution des métiers dépasse la capacité de formation continue des travailleurs, rendant irréaliste l'idée de requalifier en permanence une majeure partie de la population active. L'organisme préconise ainsi de dépasser l'approche traditionnelle centrée sur l'emploi pour privilégier la préservation des moyens de subsistance. Conscients que les entreprises ne limiteront pas spontanément leur recours à l'IA, les chercheurs de Wharton appellent à des mesures de régulation. Ils proposent notamment d'instituer des taxes sur les suppressions de postes liées à l'automatisation ou d'accorder des subventions aux entreprises qui maintiennent leurs effectifs. Ces instruments, bien qu'imparfaits, visent à réaligner les intérêts individuels des firms sur la stabilité économique collective. Les projections du Forum économique mondial soulignent l'urgence de la transition. D'ici 2030, sur un échantillon hypothétique de cent travailleurs mondiaux, cinquante-neuf devraient nécessiter une requalification ou une formation à de nouvelles compétences. Par ailleurs, plus de 120 millions d'individus sont déjà identifiés comme vulnérables à la perte d'emploi à moyen terme, face à un système de formation qui n'arrive pas à les accompagner. La convergence entre logique marchande, limites de la montée en compétences et besoins sociaux impose de repenser les fondements économiques de l'ère numérique.
