Chine propose une organisation mondiale pour réguler l’IA : ambition ou réalité ?
La Chine ambitionne de devenir un acteur clé dans la gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle (IA), en proposant la création de l’Organisation mondiale de coopération en IA (WAICO), une initiative présentée par le président Xi Jinping lors du sommet de l’APEC en octobre 2024. Ce projet vise à fédérer les nations autour d’un cadre de régulation globale, en mettant l’accent sur la coopération, le respect des différences nationales et le renforcement de la voix des pays du Sud. Contrairement à l’approche américaine, marquée par une dérégulation favorisant l’innovation industrielle, et à celle de l’Union européenne, fondée sur une classification des risques et des obligations strictes, la Chine privilégie une régulation préventive, rigoureuse mais souvent appliquée de manière souple. Depuis 2022, elle a mis en place des lois spécifiques sur la sécurité des données, la protection de la vie privée et la censure du contenu nuisible, exigeant que les modèles d’IA soient testés par les autorités avant leur déploiement. Des entreprises comme DeepSeek, dont le modèle R1 a attiré l’attention mondiale, sont ainsi parmi les plus encadrées au monde, selon des experts comme Joanna Bryson. Le modèle chinois se distingue aussi par sa culture d’ouverture : les entreprises publiques des poids lourds de l’IA, comme Baidu ou Alibaba, partagent fréquemment leurs modèles en version « open weight », favorisant l’innovation collaborative. Contrairement à l’Occident, qui s’interroge sur l’IA générale et les risques existentiels, la Chine se concentre sur l’application de l’IA pour stimuler la croissance économique, comme le montre sa politique « IA+ » lancée en août 2024. Cette orientation stratégique, soutenue par l’État, vise à assurer l’autosuffisance technologique, notamment dans le cadre du plan quinquennal 2021-2025. Sur le plan international, les cadres réglementaires restent fragmentés. Le seul accord juridiquement contraignant est la Convention-cadre sur l’IA du Conseil de l’Europe, adoptée en mai 2024, mais elle ne prévoit ni mécanismes d’application ni sanctions. D’autres accords, comme la Recommandation de l’UNESCO ou la Déclaration de Bletchley, sont non contraignants. L’ONU mène actuellement un dialogue global, appuyé par un groupe scientifique d’experts. La proposition chinoise de WAICO, bien qu’elle ne vise pas à imposer des règles directes, pourrait servir de plateforme pour construire progressivement un consensus, en particulier auprès des pays en développement. Selon Angela Zhang, cette initiative renforce à la fois l’image de la Chine comme acteur responsable et sa capacité à imposer des normes internationales, ce qui favorise l’exportation de ses technologies. Cependant, des doutes subsistent. Le manque de mécanismes d’application, la faible transparence des processus de régulation chinoise, et la perception d’un contrôle étatique renforcé posent des questions sur l’efficacité et l’indépendance d’un tel organisme. Pour Wendy Hall, la Chine apparaît actuellement comme un « bon gars » dans le débat sur l’IA, mais sa volonté de dominer la gouvernance mondiale soulève des inquiétudes géopolitiques. Le succès de WAICO dépendra de sa capacité à gagner la confiance des nations occidentales, à garantir l’ouverture et à s’inscrire dans un cadre multilatéral crédible, plutôt que comme un instrument de soft power. L’avenir de la gouvernance mondiale de l’IA dépendra autant de la diplomatie que de la crédibilité des institutions proposées.
