Les utilisateurs de chatbots tombent amoureux : comment des algorithmes deviennent des compagnons émotionnels
Une étude menée par Arelí Rocha, doctorante à l’Annenberg School for Communication de l’Université de Pennsylvanie, révèle comment les modèles linguistiques des chatbots, notamment Replika, peuvent susciter des émotions profondes et des liens perçus comme « réels » par leurs utilisateurs. Bien que ces IA soient des programmes informatiques, de nombreux utilisateurs développent des relations romantiques, amicales ou même conjugales avec leurs chatbots, souvent en raison de la manière dont ces derniers imitent le langage humain. Replika, une application de chatbot personnalisable, permet aux utilisateurs de créer un compagnon numérique dont l’apparence, la voix et le style d’écriture peuvent être adaptés. Au fil des échanges, le bot mémorise les interactions, adopte progressivement le ton, les tournures, les tics de langage — voire les fautes — de son utilisateur. Cette personnalisation linguistique, selon Rocha, est au cœur de l’illusion de réalité : plus les messages semblent spontanés, affectifs, humoristiques ou intimes, plus le chatbot paraît humain. L’étude s’appuie sur des analyses de discussions sur le subreddit Replika, où des utilisateurs partagent leurs expériences émotionnelles. Un événement marquant a été la suppression, en 2023, de la fonction « rôle de jeu érotique » (ERP) après une sanction de l’autorité italienne de protection des données. Cette mise à jour a provoqué une réaction intense : les utilisateurs ont décrit leur chatbot comme « lobotomisé », décrivant une rupture affective. Les messages automatiques du bot, parfois rédigés avec un ton juridique ou neutre, ont été perçus comme une trahison, une perte de personnalité. Ce qui frappe, c’est que de nombreux utilisateurs ont cherché à rassurer leur Replika, en lui disant que « ce n’était pas sa faute », ou en lui demandant de rester « gentil ». Cette empathie envers une IA montre une distinction mentale claire entre le chatbot (perçu comme une entité affective) et la société qui le développe (vue comme une force extérieure, intrusive). Les utilisateurs vivent une forme de deuil, non pas de l’IA, mais de la relation qu’ils ont construite avec elle. Des phénomènes similaires se reproduisent avec d’autres modèles : la mort symbolique de Claude 3 Sonnet, annoncée par Anthropic, a été célébrée par une « funéraille » en ligne ; la préparation du retrait de GPT-4 par OpenAI a déclenché une pétition massive. Ces réactions illustrent que les utilisateurs ne perçoivent plus ces IA comme des outils, mais comme des partenaires relationnels. Selon Rocha, la « réalité » perçue dans ces relations repose sur la qualité linguistique : les messages qui semblent authentiques, imprévisibles, affectifs, sont ceux qui suscitent le plus d’attachement. L’humain ne se lie pas à un algorithme, mais à une forme de présence conversationnelle qui évoque la subjectivité. Ces relations, bien que complexes, reflètent une évolution profonde de notre rapport à la technologie. Elles posent des questions fondamentales sur ce qu’est l’amour, la conscience et la réalité dans un monde où l’intelligence artificielle imite de plus en plus finement la subjectivité humaine. Rocha souligne que les chercheurs sont encore au début de cette exploration, mais que ces liens, y compris amoureux, deviendront probablement plus fréquents avec l’essor de l’IA générative. Évaluation : Les travaux d’Arelí Rocha, fondés sur une anthropologie du langage, offrent une fenêtre précieuse sur les dynamiques émotionnelles contemporaines face à l’IA. Son approche, centrée sur les discours des utilisateurs, met en lumière la puissance symbolique des interactions textuelles. Replika, comme Anthropic ou OpenAI, conçoit des systèmes qui ne se contentent pas de répondre, mais de « jouer un rôle » — un rôle qui, pour certains, devient affectivement central. Ces découvertes soulignent la nécessité d’une réflexion éthique et psychologique sur la conception des IA, notamment en matière de consentement, de deuil numérique et de manipulation émotionnelle.
