Le pouvoir revient aux employeurs : la nouvelle ère de la pression au travail aux États-Unis
Le monde du travail américain entre désormais dans une ère marquée par la compétition intense, où les employeurs reprennent le contrôle après la période d’ascension des salariés déclenchée par la pandémie. Alors que les avantages sociaux comme les cours de yoga ou les programmes de bien-être étaient autrefois des outils clés pour attirer et fidéliser le personnel, ces mesures ont aujourd’hui disparu. T. Tara Turk-Haynes, ancienne responsable RH et désormais consultante indépendante, affirme que « la rétention du talent n’est plus un enjeu majeur ». Ce changement reflète un basculement fondamental : l’accent est désormais mis sur la rentabilité pour les actionnaires, au détriment d’un capitalisme des parties prenantes ou d’une loyauté d’entreprise. Cette reconfiguration s’accompagne de politiques plus strictes : retour en présentiel obligatoire, surveillance accrue du temps de travail, évaluations basées sur des résultats mesurables. Meta a lancé un nouveau système d’évaluation centré sur l’impact concret, Citi a exigé une amélioration de la performance, et AT&T a abandonné son modèle fondé sur la seniorité au profit d’un système basé sur la performance, la contribution et l’engagement. Certains dirigeants, comme Alex Karp de Palantir, affichent même une posture politique clairement opposée au « woke », soulignant une déconnexion croissante avec les attentes sociétales des employés. Ce renversement s’inscrit dans un contexte économique paradoxal : malgré une économie relativement solide, des bénéfices en hausse et un marché boursier enregistrant des records, les entreprises réduisent ou maintiennent leurs effectifs. L’incertitude économique, amplifiée par la montée de l’IA, joue un rôle clé. Les entreprises investissent massivement dans l’intelligence artificielle — près de 320 milliards de dollars prévus aux États-Unis en 2025 — tout en cherchant à réduire les coûts de main-d’œuvre, souvent le poste le plus lourd du budget. Le coût de l’assurance santé augmente, et les salariés doivent désormais justifier qu’ils ne peuvent pas accomplir leurs tâches grâce à l’IA. Le marché du travail est désormais figé : faible taux de recrutement, faible taux de licenciements, mais une grande insécurité psychologique. Le taux de chômage reste bas (4,4 %), mais la confiance des travailleurs s’effondre. Selon une étude de Bankrate, près d’un tiers des Américains anticipent une détérioration de leur situation financière, le niveau le plus élevé depuis 2018. Le taux de démission a chuté en dessous des niveaux pré-pandémiques, et les employés hésitent à quitter leur poste sans alternative garantie. Pourtant, des opportunités émergent. La demande croissante pour des compétences en IA, notamment dans la création d’applications, ouvre des voies pour les travailleurs capables de s’adapter. Les secteurs de la santé, de l’assistance sociale et du loisir connaissent aussi une forte demande. Certains recourent à des contrats ou à des activités complémentaires pour sécuriser leur situation. Comme le souligne John Ferguson, ancien DRH de NASCAR, « rester dans son poste tout en préparant sa sortie » devient une stratégie raisonnable. En somme, l’économie actuelle est marquée par une tension entre stabilité macroéconomique et instabilité pour les individus. Comme le note Laura Ullrich d’Indeed, ce « climat de faible recrutement et de faible licenciement » ne peut durer éternellement. L’adaptation, l’agilité et la maîtrise des nouvelles technologies seront les clés de la résilience des travailleurs dans cette nouvelle ère.
