L’IA menace de déséquiper les travailleurs, prévient une philosophe
Les outils d’intelligence artificielle favorisent la rapidité au travail, mais un professeur de philosophie met en garde contre un effet secondaire inquiétant : l’assèchement progressif des compétences fondamentales des employés. Alors que les entreprises s’empressent d’intégrer l’IA dans leurs processus, convaincues de booster la productivité, Anastasia Berg, chargée de cours en philosophie à l’Université de Californie à Irvine, alerte sur un risque plus profond : la déscompétence. Selon elle, des données empiriques — ainsi que les témoignages de collègues dans divers secteurs — montrent que les travailleurs qui s’appuient massivement sur l’IA perdent rapidement des compétences essentielles. « Nous parlons souvent de la manière dont on acquiert une compétence, mais peu on évoque la nécessité de la maintenir », explique-t-elle dans l’émission The Philosopher. Or, l’usage intensif de l’IA, en éliminant les étapes de réflexion et d’essai-erreur, affaiblit ces mécanismes de consolidation. Bien qu’elle n’ait pas cité de recherches spécifiques, des études publiées par Oxford University Press, Springer ou MDPI suggèrent que si l’IA peut accélérer l’apprentissage et augmenter l’engagement, elle le fait souvent au détriment de la profondeur de compréhension, de la pensée critique, de la créativité et du développement durable des compétences. Les plus vulnérables à ce phénomène sont les jeunes professionnels. Berg souligne que ce n’est pas un problème limité aux humanités : même dans les filières techniques, les étudiants et les développeurs débutants dépendent tellement des outils d’IA qu’ils ne parviennent plus à écrire ou à déboguer du code seuls. « C’est une chose pour un développeur expérimenté d’utiliser l’IA comme outil, mais pour les juniors, cela devient une dépendance : ils sont incapables de se débrouiller seuls », affirme-t-elle. En s’appuyant sur l’IA dès le départ, ces travailleurs ne construisent pas les bases nécessaires pour comprendre ce que fait l’outil, encore moins pour le vérifier ou le corriger. L’IA devient ainsi un béquille, non seulement au travail, mais aussi dans la vie quotidienne. Berg note que la majorité des usages personnels de l’IA par les adultes ne sont pas liés au travail : ils demandent des conseils, entretiennent des interactions sociales étranges, ou gèrent leurs émotions via des chatbots. Une analyse de 1,58 million de messages ChatGPT menée par OpenAI, l’Université Duke et Harvard a révélé qu’en juin 2025, 73 % des échanges des adultes étaient non professionnels, bien que les usages précis n’aient pas été détaillés. Ce type de dépendance, selon Berg, affaiblit les capacités cognitives essentielles à la prise de décision, à la résolution de problèmes et à l’autonomie. En somme, l’IA ne se contente pas d’automatiser des tâches : elle élimine les processus par lesquels les individus développent leurs compétences. En supprimant la « friction » nécessaire à l’apprentissage, elle affaiblit la capacité à raisonner, à juger, à agir de manière indépendante. Si les entreprises continuent de promouvoir l’IA au nom de l’efficacité, elles risquent de former une génération d’employés apparemment productifs, mais totalement dépendants d’un soutien numérique. L’IA, loin d’optimiser le travail, pourrait lentement en détruire les fondements.
